Elle est palpable la nuit venue lorsque l’or des veilleurs immobiles embrase les quais. Floki, le labrador, ne s’y est pas trompé. Après avoir, à pas de loup, parcouru le coté au vent du long bâtiment de la criée à la recherche d’un reste de poisson qui aurait pu compléter agréablement sa pitance journalière, il est allé admirer la timonerie du Marité qui projette les ombres dures de ses arêtes anguleuses sur l’eau noire du bassin. Comment ne pas penser en cet instant à ses ancêtres amenés en Grande Bretagne par les terre neuvas qui les utilisaient pour ramener à bord des doris les morues tombées à la mer lorsque la pêche était abondante.
Notre remontée à la haute ville par la porte des morts nous a fait ressentir toute l’importance et le poids du lourd passé maritime de Granville. Si vos pas vous mènent vers la cité corsaire, osez cette plongée dans le temps et laissez vous imprégner au cours de votre balade nocturne par la magie du lieu. Regardez et ressentez, ressentez surtout.
Imaginez les granvillais attendant le retour d’un corsaire ou d’un vaisseau des Indes, riches et pauvres mélangés, car tous bourgeois de Granville depuis 1445, assemblés sur le parvis Notre-Dame ou la plate-forme de l’oeuvre; imaginez les matelots, les pêcheurs, fêtant, le soir et la nuit, cet heureux retour, dans les cabarets, les rixes inévitables dans la nuit des ruelles étroites terminées parfois par la chute d’un corps gesticulant le long de la haute muraille des remparts, imaginez la patrouille de guet qui accourt… Promenez vous dans le silence et la solitude; n’entendez vous rien passez dans l’air, aucun murmure, aucun souffle ? Et le noir profond des sourds passages ne cache -t-il pas des ombres attardées dans les siècles ? Contre le granit de cette façade un matelot, un certain jour de 1685 s’est appuyé, la tête lourde et l’estomac encombré. Sur ce parapet, un armateur s’est longuement penché cherchant à percer la brume et tentant d’apercevoir son brick disparu. Votre main se posera à l’endroit qui fut usé pendant des siècles par des mains mortes mais non disparues…